Massacre au cap d’Antibes

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“Quand on entend “prétendants”, on pense tout de suite au chant XXII de L’Odyssée . A ceux qu’Ulysse, de retour à Ithaque, massacre en les criblant de flèches parce qu’ils occupent son palais et harcèlent jour et nuit sa fidèle Pénélope. Fausse piste ? Nullement : il y a de l’homérique dans Les prétendants et de l’Ulysse dans Cécile David-Weill. Sa façon de décocher, d’un air tranquille, les traits les plus mortels ? Dans son troisième roman, qui fait déjà beaucoup parler (le Tout-CAC 40 s’amuse à mettre un nom sur les papillons dorés qu’elle épingle à chaque page), Ithaque s’appelle le cap d’Antibes et Pénélope, l’Agapanthe. C’est un nom de fleur, ce n’est pas une femme, mais une maison de rêve dont les célèbres mais discrets propriétaires – baptisés ici Flokie et Edmond Ettinguer – reçoivent des invités chaque été dans un raffinement despotique. Reçoivent, ou plutôt recevaient, car l’Agapanthe va être mise en vente. Trop de soucis d’intendance, trop de vulgarité russe dans le voisinage. L’héroïne et sa soeur, attachées comme des lianes au temple de leur enfance, désespèrent : elles ne peuvent en assurer le fonctionnement de paquebot de luxe… Un homme assez riche pour épouser l’une d’entre elles ne serait-il pas la solution ? Le temps d’un été, les deux soeurs organisent un casting : un patron français, un hedge-funder britannique et un milliardaire américain toqué de yoga sont sélectionnés pour passer un week-end à l’Agapanthe, parmi d’autres Beautiful issus de l’art contemporain, de la banque d’affaires ou de l’aristocratie péruvienne, et passer l’examen sous les yeux affûtés de ces deux frangines trop bien élevées. Ça va saigner sur l’argenterie.

L’idée de ce huis clos chez les ultrariches, impitoyable sous ses airs charmants (les menus, divins, sont insérés dans le texte), est excellente (on voit déjà le film) et la réalisation, brillante : c’est Vanity Fair qui rencontre La règle du jeu . On rit beaucoup, on joue à qui est qui et on apprend des choses bien utiles : que rien n’est plus vulgaire que de saluer une dame en disant “enchanté ” ; que l’on peut faire fortune en faisant commerce de l’air qui coiffe les immeubles de New York ; que quand la conversation ne prend pas dans un dîner mondain il suffit de dire qu’on n’est jamais allé à Venise ou de livrer l’étymologie de ” plouc “, qui vient de Plougastel.”

Par CHRISTOPHE ONO-DIT-BIOT

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